Un entretien publié par Rue89 TÊTU : Qu'est-ce qui t'a amené à lancer ces kiss-in contre l'homophobie ? Arthur Vauthier : C'est parti d'un constat tout simple : la difficulté pour les couples homos d'afficher en public des marques d'affection, notamment de s'embrasser. A la fois à cause de l'éventuelle réaction des gens, mais aussi à cause d'une certaine peur intériorisée des gays. On souhaitait donc banaliser ce geste en disant « embrassez-vous où vous voulez », car ça ne doit pas gêner les autres, et ça ne doit pas nous gêner nous non plus. Le succès a été au rendez-vous pour la précédente émission, qui a eu lieu notamment à Paris au cœur du forum des Halles. Comment expliques-tu cette forte mobilisation ? D'abord, l'opération a été très relayée sur le net, ça a attiré beaucoup de monde. Et puis, de nombreux homos ont apprécié de pouvoir exprimer de cette manière leur amour et leur homosexualité au grand jour. Ce n'est pas la gay pride, il n'y a pas de chars, de musique, de couleurs… Là, on vient comme on est tous les jours, et l'on s'embrasse comme on devrait pouvoir le faire tous les jours. Il n'y a pas de drapeaux, pas de banderolles. C'est juste une manifestation d'affection ordinaire. Et ouverte, car il n'y a pas que des gays et des lesbiennes. Samedi, ce sont même des hétéros qui vont organiser ces kiss-in dans certaines villes ! Ce succès ne va-t-il pas rendre les prochaines manifestations moins spontanées ?
"TÊTUE: Comment est né ton projet de documentaire ?
VIRGINIE DESPENTES: Je voulais pas faire un truc historique, parce que je savais que je n'aurais pas le fric pour les archives, ni un truc qui parle des tensions féministes avec les abolitionnistes. De toute façon, Antoinette Fouque et Catherine Mac Kinnon n'ont pas voulu nous répondre. J'ai donné la parole à celles qui ont initié tout ça au début des années 1980. Je voulais vite arriver à l'Espagne avec les Barcelonaises et parler d'Émilie Jouvet, le Queer X Show, je trouve ça super bien, c'est donc pas du tout un truc qui s'est éteint à la fin des années 1980. La post-pornographie, ça circule partout aujourd'hui: c'est au pays Basque, à Lubiana, à Berlin. C'est un manifeste pour les lesbiennes. Dans le post-porn, les gens bossent sur des trucs vachement différents les uns des autres, c'est cool, y a pas de problème d'uniformité.
Tristan Taormino, par exemple, est
(...)Le film de Patric Jean qui vient de sortir suscite, comme cela était prévisible et attendu même, des polémiques. Car le film vise et met en cause un certain nombre de mâles, impliqués dans la "domination masculine", mais aussi la violence. Nécessairement, les mis en cause n'apprécient pas, et contestent ! Mais les faits sont têtus. Le film met en lumière une certaine violence de la part des mâles à l'intérieur des couples. Mais comment oublier les viols ? et les crimes ? et il ne s'agit pas d'une dizaine ou d'une centaine de cas. La biologie humaine le constate depuis des siècles : les enfants mâles, en grandissant, deviennent plus grands et forts que les femmes. Mais l'usage violent et criminel de cette force supérieure ne s'inscrit pas dans le prolongement de son développement. Il s'agit d'un choix individuel qui peut être facilité par des principes collectifs particuliers, tels que le patriarcat, la séparation des mâles et des femmes en groupes (et donc l'ignorance de ce que sont les femmes par quelques mâles), un leadership politique et économique qui incite aux violences, etc. Des peuples ont choisi et vécu selon des règles d'égalité, et ont considéré que l'être-féminin avait une grande valeur humaine, essentielle, fondatrice et animatrice. Il n'y a donc jamais eu de fatalité dans cette domination et cette violence. Mais celles-ci représentent la facilité. Pendant des siècles, nos aïeuls ont vécu dans un rapport social général hiérarchisé (le roi, les seigneurs, les nobles, les clercs, les chefs, le chef de famille), dans lequel une partie de la population instrumentalisait une autre partie, dans une pure et simple logique esclavagiste. Et même si la dialectique hégélienne prouve que le maître est esclave de son esclave (par le besoin qu'il a de lui ou d'elle) et qu'ainsi l'esclave est le maître de son maître, et qu'il peut, en disparaissant, en se suicidant, en se retirant, prouver au maître que sa maîtrise était limitée et conventionnelle, les faits restent ce qu'ils sont : des hommes, des femmes, se sont faits servir quand d'autres passaient leur vie à les servir, et l'immense majorité des femmes ont vécu dans cette situation, au service des mâles. L'émancipation moderne est largement économique, pace que les femmes sont des hommes-salariés comme les autres : le droit a fini par rattraper le fait économique, et il a bien fallu que les mâles consentent à ce que celles qui travaillaient à leur côté et gagnaient ainsi un salaire soient "libres". Et au moment où cette émancipation économique se développait dans une proportion énorme, les femmes accédaient à un contrôle sur leur fécondité. Elles pouvaient enfin être et avoir un corps sans entrer nécessairement dans une dépendance à l'égard de leurs compagnons, pères. Mais pour "la société", ce nouveau et historique pouvoir des femmes sur et "contre" les mâles était terrifiant, et depuis trente ans, malgré les faits, le mariage continue d'être valorisé. Même si dans la plupart des couples "hétéros", les relations entre le mâle et sa compagne sont, semble t-il, majoritairement déterminées par une égalité de principe, même si, dans les institutions, les organisations de production des connaissances, dans les entreprises, les femmes font leur preuve, la "domination masculine" continue d'être à l'oeuvre, comme le prouve l'image d'une réunion du G8 ou du G20 où il est difficile de trouver la moitié de l'humanité, comme aussi la moitié de l'humanité "pauvre" qui par essence n'a pas voix non plus au chapitre. Dans certains pays, il est même inconcevable que des femmes puissent parler librement, comme d'accéder à des postes à responsabilité. Là, comme en Iran, la domination masculine est totale. Et elle est violente, et les mâles qui la composent sont arc-boutés sur leurs pouvoirs, et refusent, par la violence, y compris le crime, d'accepter le moindre partage, même symbolique. Mais en France comme aux Etats-Unis, les vrais lieux de pouvoir sont également systématiquement (et l'exception confirme la règle) contrôler par un homme blanc, d'une soixante d'années, chrétien, ... Et c'est précisément ce type d'hommes qui, depuis un siècle, est devenu le problème de la planète : le guerrier criminel nazi, comme le pollueur qui refuse toute conscience de son mode de vie. "La domination masculine" est donc un fait, et un fait universel, le problème universel : face à une minorité de dirigeants, il y a une majorité de citoyens qui les subissent.
